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Le pasteur évangélique français Jacques Elbaz accusé de « dérives sectaires » en Israël.

“Abus de faiblesse” à l’IFTJ : le pasteur Jacques Elbaz conteste les accusations

« Harcèlement moral », « menaces », « manipulation »… Plus d’une trentaine d’anciens étudiants et professeurs d’un institut de théologie francophone basé à Jérusalem dénoncent les « dérives sectaires » de son fondateur, un pasteur évangélique. Saisie, la justice française a ouvert une enquête.

Passionnés de théologie, Michaël et Orah Gerber s’étaient inscrits avec enthousiasme à l’Institut et faculté de théologie de Jérusalem (IFTJ) pour y étudier pendant trois ans les textes et langues bibliques, séduits par « un site internet très attractif, promettant une expérience extra-ordinaire, avec des activités culturelles et l’Histoire à portée de main ».

Mais après un an et demi, ils ont quitté précipitamment Israël en juin avec leurs enfants. « Nous n’avions plus le choix », souffle ce couple suisse. Venue chercher une formation professionnalisante contre au moins 400 euros par mois et d’importants frais annexes – « à la tête du client », selon elle –, la famille dit avoir vécu un « cauchemar » au contact de son directeur, Jacques Elbaz, 55 ans.

Juif converti, ce pasteur franco-israélien a fondé en 2007 cet institut privé dispensant une formation biblique et théologique. Les 40 étudiants, vivant majoritairement sur le campus, sont invités à participer à des prières communes et à diverses activités.

Réunis dans un collectif, 33 plaignants – parmi lesquels des Belges, des Français et des Italiens – décrivent un « système communautaire en vase clos, conduisant à l’isolement en cas de contestation des règles tacites », des méthodes « d’auto-surveillance et de délation », avec une « ingérence dans la vie privée », sur une période allant de 2007 à 2020.

« Nous étions tenus par des exigences et des interdits qui visaient à nous isoler du reste du groupe, comme l’interdiction de parler aux autres étudiants en dehors des murs de l’institut », dénonce Orah Gerber. Des « pressions » et une forme de « contrôle mental » qui « nous donnaient l’impression d’être espionnés en permanence ».

« Chasse à l’homme »

« Je me donnais à fond » au service des activités de l’école « mais il m’en demandait toujours plus, sans aucune reconnaissance », témoigne Jean-Philippe M. « Quand j’ai quitté l’institut, j’étais détruit psychologiquement », raconte-t-il lors d’une conférence de presse organisée fin juin à Lille, dans le nord de la France, par le Caffes, association de lutte contre les dérives sectaires.

Pour la présidente du Caffes, Charline Delporte, ces témoignages portent « les symptômes de la dérive sectaire ». Recueillir « autant de récits similaires sur une période aussi longue est très rare. Pourquoi n’a-t-il toujours pas été mis hors d’état de nuire ? »

Saisie en avril par le collectif, la Miviludes, organe public de lutte contre les dérives sectaires a indiqué à l’AFP avoir transmis le dossier au parquet de Paris qui a ouvert une enquête pour abus de faiblesse en août.

« S’ils étaient confirmés, les faits pourraient caractériser une forme d’emprise et d’abus de faiblesse : on parle d’autoritarisme, de harcèlement moral, de brimades et humiliations, de pressions, d’intimidations, de manipulation… », précise la secrétaire générale de la Miviludes Anne Josso.

Sont pointés du doigt notamment, « l’opacité de la gestion de l’institut », « le train de vie du pasteur », « l’ingérence dans la vie personnelle » et « la fouille d’ordinateurs », ou encore des « violences verbales ».

« Les indicateurs d’une dérive de nature sectaire sont largement présents » conclut la Miviludes dans un courrier aux plaignants dont l’AFP a obtenu copie.

Contacté, Jacques Elbaz fustige une « chasse à l’homme » initiée par « un groupe qui veut faire le buzz » en « calomniant ». « La grande majorité des étudiants sont très heureux chez nous. Et les gens sont libres de partir quand ils veulent… », assure-t-il.

Délégation d’enquête

Contactées par l’AFP, les instances religieuses oscillent entre mise en garde et refus de prendre position.

Dans un communiqué, les réseaux évangéliques de France (CNEF), de Suisse et de Belgique ont fait part de leur « préoccupation », exhortant à la « prudence » avant de « s’inscrire à cet institut ». Son président Christian Blanc se dit « embarrassé » par les témoignages. « Le CNEF ne peut pas souscrire aux comportements » dénoncés, « qui ne correspondent absolument pas aux valeurs éthiques et pastorales » mais « n’a pas compétence sur ce dossier », explique-t-il.

Les Assemblées de Dieu (ADD), première branche évangélique ou pentecôtiste, à laquelle Jacques Elbaz est affilié, indiquent elles avoir auditionné le pasteur par visioconférence début septembre, faute d’avoir pu se rendre en Israël « en raison de la crise sanitaire ».

« Nous avons entendu sa version et allons la transmettre au conseil d’administration qui décidera » d’éventuelles mesures, pouvant aller « de l’avertissement à l’exclusion », précise leur coordinateur national, René Delattre, rappelant que les ADD n’ont « aucun lien organique » avec l’institut. À ce stade, la mission du pasteur se poursuit.

« Les témoignages ne concernent pas des actes de violence physique ou sexuelle », ajoute Jean-Luc Zolesio, président de l’action missionnaire des ADD. « Nous ne sommes pas dans une urgence absolue », d’autant que « les choses ne sont pas aussi tranchées que cela ».

Référente principale de Jacques Elbaz, la Communauté d’Eglises protestantes francophones (CEEEFE) met en avant la « présomption d’innocence ». Après l’avoir entendu, « nous n’avons aucune preuve d’attitude sectaire », affirme à l’AFP son président, Christian Seytre.

« Politique de l’autruche »

Une série de réactions insuffisantes aux yeux des plaignants, qui y voient « une politique de l’autruche incompréhensible et inacceptable ». « Il faut que les responsables d’aujourd’hui agissent significativement pour éviter des victimes futures », réclame Orah Gerber.

« C’est dramatique de voir que ces institutions religieuses, qui devraient jouer un rôle, essayent au contraire d’étouffer l’affaire », lâche aussi Michael Langlois, professeur de théologie et chercheur au CNRS.

Selon lui, la prévention doit être renforcée : le cadre religieux, où « une figure d’autorité fait office de médiateur entre les humains et Dieu », peut créer « un risque de dérive, d’autant plus exacerbé dans le mouvement charismatique, qui croit dans les manifestations surnaturelles ».

Le Caffes, lui, a récemment reçu « de nouveaux signalements au sein d’autres églises ». « Cette affaire crée une dynamique que nous n’avions pas anticipée », souligne Mme Delporte. « Les responsables de certaines églises évangéliques indépendantes avaient tendance à étouffer les affaires en invoquant la doctrine religieuse. Mais nous sentons qu’enfin, la parole se libère. »

Le pasteur Jacques Elbaz nie les accusations dont il fait l’objet, après qu’une enquête a été ouverte par le Parquet de Paris le mettant en cause du chef d’abus de faiblesse.

Mercredi 2 septembre, Réforme a pu joindre Jacques Elbaz, directeur de l’Institut francophone de théologie de Jérusalem (IFTJ). Le pasteur a décliné notre demande d’entretien et nous a renvoyé vers Christian Seytre, président de la Communauté des Églises protestantes francophones (Ceeefe) – la paroisse que Jacques Elbaz administre à Tel Aviv dépend de cette organisation.

L’un des rôles de la Ceeefe, précise d’emblée Christian Seytre, est la médiation. C’est pourquoi il affirme avoir été choqué par la méthode de “buzz médiatique” employée par le collectif de plaignants, qui a réuni une trentaine de témoignages d’ex-étudiants, professeurs et bénévoles mettant en cause l’IFTJ et son directeur. “Jacques Elbaz est présumé innocent. Dès lors, j’ai été sidéré que l’Alliance évangélique européenne décide de publier une “déclaration de préoccupation” contre l’IFTJ avant même qu’un groupe de travail neutre se réunisse pour étudier ce dossier.” Le président de la Ceeefe condamne aussi “le flot de contre-vérités qui pollue ce dossier depuis le départ”. Il poursuit : ” Je dispose de dizaines de témoignages qui vont à l’encontre des accusations portées contre Jacques Elbaz. Une étudiante, après avoir rappelé n’avoir jamais senti de “contraintes” ou de “contrôles” dit ainsi que, pour elle, l’IFTJ est une “ouverture du regard à 360 degrés”.”

Marie-Françoise a pris contact avec Réforme après la parution sur notre site internet, le 29 juin dernier, d’un article portant sur l’IFTJ. Elle rapporte avoir passé une année scolaire à l’institut et assure “n’avoir subi aucune atteinte à (ses) libertés”. Elle voit en Jacques Elbaz un homme “franc, intègre, qui a mis sa vie à disposition de Dieu”. “Il ne recule pas quand il faut reprendre un étudiant pour un mauvais comportement. Je lui donne raison car j’estime que la discipline est biblique, mais, de nos jours, elle est souvent mal acceptée.”

Des témoignages en 2009
En 2009, plusieurs témoignages concernant l’IFTJ avaient été transmis aux instances protestantes françaises. Six étudiants dénonçaient notamment la manière “autoritaire” dont cet institut était dirigé par Jacques Elbaz, mais aussi des “intimidations” et “menaces”.

Le pasteur Yves Gounelle, alors président de la Ceeefe, avait estimé qu’il ne fallait pas “accorder trop d’importance à un mouvement d’humeur de six étudiants tant qu’on n’a pas vérifié le tout sur place”. Il disait “disposer d’un certain nombre de témoignages d’étudiants (…) qui sont complètement à l’opposé de cette lettre collective (…) et je dispose en plus de lettres de plainte pour insultes et voies de fait contre l’un ou l’autre des signataires de cette lettre collective”. Christian Seytre, lui, indique n’avoir jamais reçu la moindre plainte d’étudiant de l’IFTJ depuis sa prise de présidence de la Ceeefe l’an dernier.

La Ceeefe, insiste Christian Seytre, travaille avec les conseils presbytéraux, aussi appelés conseils d’administration (CA) dans certaines églises. “Si Jacques Elbaz est en Israël, c’est à la suite de la demande du CA d’alors, qui avait besoin d’un pasteur, note-t-il. Si ce CA nous contactait pour que nous les aidions à trouver un nouveau pasteur, nous le ferions, mais ce n’est pas le cas ici. C’est bien ce CA local qui a autorité sur l’église de Tel Aviv dont Jacques Elbaz est le pasteur.”

Place à la justice
Plusieurs témoignages affirment toutefois que c’est Jacques Elbaz, à la fois pasteur et président du CA de l’église de Tel Aviv et de l’IFTJ, qui prendrait “seul” les décisions. “Israël n’est pas la France, un pasteur peut être président, et tant que l’IFTJ est en conformité avec la loi israélienne, la Ceeefe n’a pas à s’exprimer sur ce sujet, répond Christian Seytre. Mais j’ai pu constater que le CA de l’IFTJ, sur certains points, ne suivait pas toujours les recommandations de son président.”

Quant à l’association nommée “Fédération protestante de France en Israël” (ci-après FPFI), créée en 2006 par Jacques Elbaz, elle n’a aucun lien juridique avec la Fédération protestante de France (FPF). Cette dernière déclare que le nom “FPFI” “désignait bien maladroitement une église multidénominationnelle et francophone”. “Depuis, le nom a été changé, à notre demande, par “Fédération protestante en Israël”, explique la FPF. Le logo FPF a été utilisé à l’époque et il a été demandé à Jacques Elbaz de cesser cette utilisation.” Au moment de la rédaction de cet article, Jacques Elbaz est présenté, sur le site de l’IFTJ, comme “président de la Fédération protestante francophone en Israël”.

Pour Christian Seytre, qui dit “avoir toujours cherché à apaiser les choses”, c’est maintenant à la justice de faire son travail. “Jacques Elbaz a pu faire des erreurs, des maladresses, ajoute-t-il. Mais dire qu’il abuse des gens ou détourne de l’argent, cela ne me semble pas vrai.” Les policiers de l’office central pour la répression des violences aux personnes vont maintenant mener leur enquête.

Par Louis Fraysse
Source : Reforme.net

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